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Prostituees divines

Les devadasis, «esclaves de Dieu» vouees a une deesse hindoue, ne peuvent epouser un homme: elles incarnent l'amour libre et sans limites. Mais ces femmes, autrefois sacrees, sombrent aujourd'hui dans la plus vile prostitution.
Par Laurence D'Hondt

Irawati* ne se souvient pas tres bien. Elle fait un geste las lorsqu'il s'agit d'evoquer les circonstances qui l'ont designee, elle, pour devenir prostituee sacree. Si le souvenir est surement douloureux, il semble surtout remonter a un age, cinq ou six ans, auquel la jeune femme ne pouvait comprendre ce que signifiait pour elle devenir l'esclave de la deesse Yelamma, symbole de la fertilite et incarnation de la deesse mere: donner son corps par l'entremise d'un acte religieux. Irawati n'etait qu'une enfant, ayant grandi dans le milieu fruste et illettre des intouchables d'un village du sud de l'Inde, ou chacun a surtout le nez sur la question de sa propre survie; Irawati etait une enfant timide, si l'on en juge par la maniere dont elle ne cesse aujourd'hui de rajuster pudiquement son sari vert sur ses cheveux...

«Je me suis rendu compte de ce que voulait dire etre devadasi le jour ou ma mere m'a dit qu'un homme allait me rendre visite», lache la jeune femme, le regard soudain effarouche. Ce jour-la, son pere, un paysan sans terre, sa mere et ses deux freres ont quitte la petite masure, au toit de tuiles et au sol en terre, pour laisser le proprietaire terrien d'un des villages voisins «honorer» leur fille, a peine pubere, qui cachait depuis peu d'adorables petits seins naissants. Pour avoir le privilege de cette defloration, l'homme a donne aux parents une jolie somme: quelques milliers de roupies (une centaine de dollars americains). Desormais, lui a-t-il signifie, elle etait mariee a la deesse Yelamma: son corps appartiendrait, sa vie durant, aux hommes. Et pendant quelques annees, la jeune fille a, de temps a autre, reçu la visite d'hommes dans la petite masure. Contre l'equivalent de un dollar environ, elle chassait alors pere et mere pour satisfaire le client. Puis, la vingtaine passee, Irawati est devenue la concubine attitree d'un homme deja marie, a eu un enfant avec lui avant d'entrer dans la derniere saison de sa vie d'esclave de Yelamma comme chaste mendiante...

Le parcours de Shanta*, 20 ans, fut encore plus difficile que celui d'Irawati. Pour la jeune fille, l'amour prone par la deesse a pris la forme d'un vagabondage malheureux qui l'a conduite, une maigre besace de parfums sur l'epaule, a parcourir les villages de la region du nord du Karnataka, au sud de Bombay. Ses signes distinctifs de devadasi: un collier de perles rouges et blanches et l'image de Yelamma sur la tete. Mais plus que devadasi, Shanta etait alors une basavi: une «genisse errante» qui ne possedait ni richesse ni foyer. Une vie si dure qu'elle a fini par chercher protection aupres d'une parente... dans une maison close de Miraj, dans le nord du Karnataka. Dans le bordel aux successions de cellules sans fenetres ni toilettes, Shanta a alors trouve pendant quelques mois le «salut». Mais nouveau coup du sort: les premiers resultats du test du sida qu'elle a passe dans un centre local seraient positifs. Elle aurait rejoint le triste cortege des 16 000 seropositifs que comptent les 105 000 ames du district de Nipani.

Les chevilles ornees de bracelets cliquetants, des taches noiratres sur la joue, Shanta affiche desormais le regard meurtri et fier des femmes qui protegent un secret, fut-il miserable. De quoi se souvient-elle? Pourquoi a-t-elle ete dediee a Yelamma? «Je ne sais plus, c'etait il y a longtemps», lance-t-elle vaguement avant d'ajouter, la voix dure et detachee: «Lorsque j'ai atteint l'age de la puberte, j'ai ete offerte parce que j'etais amoureuse d'un homme qui ne convenait pas a ma mere.» Sur les genoux de la jeune femme, un enfant la houspille. C'est le sien, mais Shanta lui jette a peine un regard.

 

Prostituee sacree
Si des devadasis parlent aujourd'hui de leur destin avec une apparente soumission, c'est qu'elles savent, comme Irawati, agee aujourd'hui de 38 ans, que leur vie sera toujours celle d'une devadasi. Et si la fille (scolarisee) d'Irawati juge honteuse la condition de mendiante de sa mere, il est trop tard maintenant pour pretendre a un meilleur destin que celui de chaste mendiante. Afin de se hisser un instant au-dessus de celui-ci, Irawati prend son instrument de cordes et de bois, le choudiki, et chante les jogati pada que lui ont enseignees d'anciennes devadasis, qui possedent encore quelques notions de danse et de musique. Car ces prostituees sacrees etaient autrefois liees a la vie des temples, ou elles chantaient et dansaient.

C'est dans le sud de l'Inde, ou le desir d'accroitre le nombre de dieux et de temples etait le plus puissant, que les devadasis ont connu leurs plus grandes heures de gloire et de decadence. Dominee par le pouvoir religieux, la periode feodale (du IXe au XIIIe) a signifie pour ces femmes le privilege d'un acces aux arts de la musique et de la danse, la Bharata Natyam, ainsi qu'a des fonctions rituelles specifiques (allumer les lampes et offrir la nourriture a Yelamma). Elles ont ainsi forme une classe sociale matriarcale enviee, dont la simple presence etait consideree par la population comme un porte-bonheur; les devadasis pouvaient etre appelees pour benir une maison. Mais, avec le declin du pouvoir sacre, ces femmes ont lentement glisse vers des fonctions plus profanes, celles de femmes courtisees pour leur pouvoir sacre, leur beaute ou parfois simplement leur richesse (certaines pouvaient garder une partie des gains financiers accumules lors de passes), avant de sombrer au cours du XXe siecle dans des statuts de plus en plus miserables dont les pratiques rituelles et artistiques se sont appauvries.

Devadasis en rupture de ban
Aujourd'hui, si pour certaines devadasis la vie se termine de maniere sordide, pour un nombre croissant d'entre elles, cependant, la page est resolument tournee. «La religion n'est qu'un pretexte pour sacrifier des jeunes filles aux appetits saxuels des pretes et des notables», assure Shoba*. Elle, on ne l'y reprendra plus. Depuis qu'elle a rencontre des anciennes devadasis en rupture de ban, regroupees en organisation non gouvernementale (ONG), qui proclament dans tout le district de Belgaum qu'elles sont des femmes injustement exclues et qu'elles n'ont plus a l'etre, Shoba, l'esclave, est devenue libre; l'assurance a maintenant remplace la peur de raconter son histoire. «J'ai ete offerte a la deesse parce que ma mere voulait une fille et que les hommes de la maison l'ont manipulee pour se faire de l'argent sur mon dos», raconte-t-elle d'une voix energique et indignee.

Avant la naissance de Shoba, la mere de celle-ci avait cinq garçons. Desesperee devant cette descendance exclusivement masculine, la mere a prie pour avoir une fille, qu'elle promettait de consacrer a la deesse Yelamma. Shoba est nee. Quand la petite fille a eu 10 ans, la peur a saisi sa mere: si elle n'honorait pas sa promesse, sans doute risquait-elle de declencher les foudres vengeresses de la deesse sur toute la famille... Devant ces hesitations inquietes, les hommes de la maison ont fait valoir le faible revenu familial et ont convaincu la mere de sacrifier Shoba. Quelques hommes, dont des proches et des pretres, ont accompli le rituel religieux: des perles ont ete benies et nouees autour du cou en signe d'union divine. Mais, a la mort de sa mere, ses freres se sont detournes de la jeune fille et l'ont poussee a quitter le village. «A certains endroits, on me jetait des pierres, mais, maintenant, c'est moi qui vais dans les villages voir les notables et les pretres pour leur dire ce que je pense», rapporte-t-elle.

Etre une femme liberee
Les evolutions sociologiques du XXe siecle (l'emancipation de la femme, le puritanisme des colons anglais et les tentatives de modernisation des groupes sociaux traditionnels, tels que celui des castes) ont progressivement conduit a l'abolition du systeme des devadasis. Dans la plupart des regions hindoues, les «sacrifices» de jeunes filles ont ainsi fait l'objet d'interdictions legales. Mais, a l'image de la persistance du systeme des castes, pourtant prohibe lui aussi, des jeunes filles, appartenant en majorite a la caste des intouchables (groupe d'individus situe au plus bas de l'echelle sociale hindoue), ont continue d'etre offertes a la deesse, surtout dans les regions les plus pauvres de l'Inde, comme le nord du Karnataka. Cette region, anciennement constituee de puissants royaumes feodaux, souffre aujourd'hui de mauvaises recoltes qui poussent les hommes vers les villes et les femmes a se vouer a la deesse, plutot qu'a un mari...

Mais la lutte contre ce phenomene se poursuit, desormais menee par d'anciennes devadasis elles-memes. Si ces dernieres pechent parfois par un exces d'idealisme, pretendant avec une foi militante qu'il n'existe plus aujourd'hui une seule devadasi, elles ont cependant trouve une solution. Realisant qu'il n'etait pas suffisant d'invoquer la loi ou de proposer une vache a une devadasi pour que cette derniere change d'etat, ces anciennes prostituees sacrees se sont attaquees aux croyances et ont demontre a grands coups d'operations spectaculaires que les femmes n'avaient pas a craindre la colere vengeresse de la deesse si elles interrompaient leurs rituels ou avaient ete manipulees pour des raisons etrangeres a leur foi. Lors de festivals comme celui de la pleine lune de Saundatti, le lieu traditionnel des consecrations a Yelamma, ces ex-devadasis se font ainsi particulierement actives. Elles n'hesitent pas a faire irruption lors de ces ceremonies pour arreter et denoncer les coupables.

Sexe et sacre: les liens intimes
La prostituee, la chaste mendiante et la concubine connaissent parfois des parcours differents, mais ces derniers sont tous traces en vertu de la meme idee: le sexe et la religion tissent des liens intimes, et la femme, qui s'offre ou s'abstient, peut dans certaines conditions faire acceder son partenaire a une plus grande proximite avec le divin. Une conception de l'amour qui, dans la realite, est loin d'etre accessible au commun des mortels. Les textes sacres eux-memes nuancent cette conception divine de l'amour. Ainsi, selon le Kularnava Tantra, lie au tantrisme, «la veritable union sexuelle est l'union de la Shakti supreme, soit de la deesse cosmique, avec l'esprit, l'Atman; les autres unions, elles, ne representent que des rapports charnels avec les femmes.» Mais ces avertissements solennels n'ont jamais empeche les moins eclaires d'en faire fi et de donner aux textes sacres de nombreuses interpretations opportunistes et concupiscentes.

Cependant, la tradition n'a pas encore pousse son dernier soupir! La raison? L'interet financier des policiers, des pretres et d'anciennes devadasis transformees en gharwalis, ou maitresses de bordels, dans ce commerce de la chair est sournois et puissant. En plus, si certaines des victimes de ce systeme protestent et tempetent, un grand nombre d'entre elles semblent toujours subir la misere comme un heritage ancestral... Leur richesse: les liens tres charnels qui existent entre les devots et leurs dieux...

* Tous les prenoms sont fictifs
Source: http://www.canoe.qc.ca

 

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