Au royaume de l’or vert
Le Bresil possede un tresor unique : sa
biodiversite. L’essor des
biotechnologies attire deja la convoitise des plus grandes entreprises mondiales. Reste
a elaborer une legislation adequate.
Les dernieres ethnies isolees
Chaque matin, avant de se mettre au travail, Joao da Cruz
Oliveira, 62 ans, agriculteur
a Pocone, dans le Mato Grosso, boit cul sec sa cachaça [alcool de canne a sucre] melangee
a la racine d’une plante connue sous le nom de no-de-cachorro [noeud de chien]. L’odeur en est forte, mais le gout n’est pas si
desagreable. Il
evoque celui d’un bois odorant comme le santal. Joao da Cruz tient la recette de cette infusion - connue dans tout le Pantanal [la zone de marais] du Mato Grosso - de ses parents. Selon les habitants du
Pantanal, une dose par jour dans une tasse
a cafe redonne de l’energie aux enfants fatigues, renforce la memoire, diminue le taux de cholesterol et previent l’impuissance.
Les multiples vertus du no-de-cachorro ont conduit le Pr Elisaldo
Carlini, directeur du centre d’information sur les psychotropes de l’Universite federale de Sao Paulo
(Unifesp),
a etudier cette plante pendant cinq ans. En partenariat avec le laboratoire Biosintetica de Sao Paulo, son
equipe vient de reussir a isoler la molecule active du vegetal et a depose une demande de brevet. Les recherches toxicologiques sur cette substance sont en cours et les tests sur l’homme vont bientot commencer. Son efficacite contre les pertes de memoire et la fatigue est desormais prouvee et fera du no-de-cachorro un nouveau
medicament. Le breuvage de Joao da Cruz pourrait bien valoir une petite fortune. Biosintetica s’est fixe comme objectif de devenir le premier fabricant mondial de medicaments contre la maladie d’Alzheimer, un marche qui represente 3 milliards de dollars par an.
Bienvenue dans le monde de la bioeconomie, un domaine dans lequel le Bresil a plus d’un atout dans sa manche grace
a l’extraordinaire richesse de sa biodiversite. La grande variete d’especes vegetales et animales presentes dans les
ecosystemes bresiliens recele un tresor biologique de genes, de molecules et de micro-organismes. Les genes sont de plus en plus utilises comme matiere premiere par les biotechnologies : dans les industries pharmaceutique, agroalimentaire, chimique ; dans les cosmetiques ; en phytotherapie et en horticulture. Le marche mondial (en pleine expansion) des produits biotechnologiques represente entre 470 et 780 milliards de dollars par an. Au
Bresil, ce secteur (qui represente actuellement 500 millions de dollars par an) est encore en friche, mais son potentiel parait
illimite.
Selon l’ONG Conservation internationale, parmi les 17 pays a la biodiversite la plus riche du monde (parmi lesquels les
Etats-Unis, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Indonesie, la Malaisie et la Colombie), le Bresil occupe la premiere place, loin devant les autres, avec 23 % de l’ensemble des especes de la
planete. A titre de comparaison, la Suisse ne possede qu’une plante endemique (qui n’existe nulle part ailleurs), l’Allemagne 19 et le Mexique 3 000. Rien qu’en Amazonie, le Bresil en compte 20 000. Sans oublier les especes
vegetales, les mammiferes, les oiseaux, les reptiles, les insectes et les poissons de la Mata Atlantica [foret dense caracterisee par des feuillus pouvant atteindre 35 metres de haut et un sous-bois riche], du cerrado [savane caracterisee par la presence d’arbustes secs au milieu des
graminees], du Pantanal [zone de marais autour de la riviere Paraguay situee dans l’Etat du Mato Grosso], de la caatinga [zone du Nordeste ou abondent les
chenes], des manguezais [terrains ou poussent les manguiers], des grandes
etendues du Sud et des zones cotieres. Seuls 5 % de la flore mondiale ont ete etudies
a ce jour et 1 % seulement est exploite comme matiere premiere. La biodiversite bresilienne est donc le gisement d’un patrimoine encore vierge et essentiel
a la production de remedes, aliments, engrais, pesticides, cosmetiques, solvants, ferments, textiles, plastiques, cellulose, huiles et
energie, sans compter les molecules, enzymes et genes, en nombre quasi infini. Le Bresil pourrait bien devenir l’Arabie Saoudite de l’OPEP biologique.
Avec l’aide de l’Institut de recherches economiques appliquees (IPEA), Moacir Bueno
Arruda, biologiste et responsable du service des
ecosystemes de l’Institut bresilien de l’environnement (IBAMA), s’est attele
a la tache demesuree d’estimer la valeur de la biodiversite bresilienne en mesurant la valeur des ressources naturelles existantes dans les espaces proteges et leur fonction
ecologique (reguler le climat, gerer l’eau potable et produire des aliments). L’estimation provisoire tourne autour de 2 000 milliards de dollars, soit quatre fois le PIB du pays.
Ces perspectives d’avenir enthousiasment les entrepreneurs. “Pour le Bresil, c’est l’annee de la biotechnologie !” affirme Guilherme
Emrich, gerant du fonds FIR Capital Partners et fondateur de Biobrás, l’unique fabricant d’insuline d’Amerique latine. “Nous sommes en face de richesses qui presentent des possibilites commerciales considerables”, affirme Philippe Pommez, vice-president de l’innovation et du developpement commercial chez Natura [la plus grande entreprise bresilienne de
cosmetiques]. “Il suffit de regarder l’Amazonie pour comprendre les atouts naturels du
Bresil. Il est certain que le commerce issu de la biotechnologie et de la biodiversite prendra de l’essor”, rencherit Paulo Henrique de Oliveira Santos, president du fonds Votorantim
Ventures.
L’expansion des biotechnologies et l’exploitation croissante des ressources naturelles ont fait naitre de nouvelles vocations commerciales. Jusqu’a
recemment, la collecte de materiel biologique pour l’exploitation des ressources genetiques - dite bioprospection - n’etait pratiquement pas
reglementee, faisant ainsi la part belle
a la “biopiraterie”. Les genes ne presentaient d’interet que pour les scientifiques, et leur utilisation pratique
etait mal connue. Les ressources genetiques etaient considerees comme un patrimoine de l’humanite appartenant
a tous et leur libre circulation n’etait soumise a aucune entrave.
Mais la grande nouveaute, et la plus derangeante peut-etre, fut la transformation rapide du gene en matiere
premiere. En 1992,
a Rio de Janeiro, la Conference des Nations unies sur l’environnement et le developpement (CNUED) a centre ses travaux sur la diversite biologique et a reconnu la souverainete des pays sur leurs propres ressources
genetiques. Aujourd’hui, certains genes valent donc leur pesant d’or. Mais, dans le monde entier, cette modification des regles a souleve de graves questions. La propriete genetique pose des problemes
ethiques, politiques et religieux que l’on retrouve poses dans les lois sur les brevets. Parmi les 176 pays qui ont ratifie la Convention de Rio, seuls quelques-uns ont
elabore une legislation qui reglemente cette question. Pour le Bresil, le sujet est crucial.
Comment traiter les genes ? Comme une information ? Comme une marchandise, a l’egal des minerais ? Quel role donner aux savoirs traditionnels, celui des paysans, des Indiens..., la culture populaire fournissant des indications precieuses aux scientifiques et aux entreprises sur l’utilite des especes ? 74 % des 119 molecules actives que la medecine utilise en therapeutique sont issues de
vegetaux. En general, les grandes entreprises n’hesitent pas
a reconnaitre la valeur du savoir traditionnel et a remunerer son utilisation. Mais qui en est le proprietaire ? Quel individu de la communaute doit
etre recompense ? La sage-femme ? Le paje (sorcier) ? Quelle nation indienne, parmi celles qui utilisent une meme variete de
vegetaux, doit toucher des royalties pour la transformation de la matiere premiere en produit ?
L’entreprise Extracta Moleculas Naturais, fondee en 1998 par Antonio Paes de Carvalho, a mis en place un type exemplaire d’exploitation de la
biodiversite. En trois ans, Extracta a cree une banque d’extraits composee de 30 000 substances provenant de 3 500 especes de la foret tropicale de la Mata
Atlantica, recueillies, avec l’accord de leurs proprietaires, dans des fazendas [grandes proprietes terriennes] de l’Etat de Rio de
Janeiro.
Un an apres sa fondation, Extracta a signe un partenariat avec la multinationale britannique
GlaxoSmithKline, qui possede 141 usines dans 41 pays, affiche un chiffre d’affaires de 22 milliards de dollars et investit 4 milliards de dollars par an dans la recherche.
Glaxo a verse 3,2 millions de dollars pour qu’Extracta teste huit molecules pathogenes
a l’aide de ses echantillons et identifie les substances susceptibles de les neutraliser. D’apres les statistiques, 10 000 essais en moyenne sont necessaires avant de decouvrir un reactif capable de modifier le comportement d’une
molecule. Des 1 000 reactifs obtenus, 1 seul passera le cap des essais cliniques et deviendra un
medicament. Le processus peut durer cinq, dix ou quinze ans et necessiter un investissement de 100
a 500 millions de dollars.
En aout prochain, au terme de ses travaux effectues pour Glaxo, Extracta aura probablement trouve trois reactifs pour chacune des huit cibles
testees. Ou peut-etre aucun : sans obligation de resultat, le contrat presente toujours un risque important. Extracta pourra alors faire breveter son procede d’obtention des
reactifs. Sur cette base, Glaxo, pour sa part, aura l’exclusivite des essais et de la mise au point des medicaments pendant vingt ans. En cas de mise sur le marche d’un produit issu d’une de ces substances, Extracta touchera 3 % des recettes
generees. “Le contrat n’inclut l’envoi d’aucune matiere biologique bresilienne
a l’etranger. Extracta ne fait qu’explorer la richesse et ajouter de la valeur aux ressources genetiques de la nature”, affirme Paes de Carvalho. La recherche et le developpement clinique, la phase d’experimentation sur l’homme et le lancement du produit incombent
a Glaxo. “Le cout de ce processus atteint des millions et des millions de dollars, et ne peut
etre pris en charge ni par Extracta ni par l’industrie bresilienne”,
precise-t-il.
Les specialistes assurent que le principal defi pose par ce nouveau marche est de trouver un
equilibre au niveau de la reglementation du secteur. “Nous nous trouvons actuellement dans une situation nouvelle ou nous ne pouvons nous inspirer de personne. Nous devons inventer une legislation adaptee au pays”, propose Alberto Portugal, president de l’entreprise bresilienne de recherche agronomique Embrapa [une usine de biotechnologie reconnue, presente dans tous les Etats
bresiliens]. Embrapa detient 85 brevets au Bresil et 22
a l’etranger, et emploie 1 100 chercheurs. Dans ses laboratoires de Brasília [qui ont vu naitre le premier animal clone du pays], elle met actuellement au point une papaye transgenique resistant au virus des “taches en anneau”, un haricot transgenique immunise contre le virus de la mosaique du haricot et une banane transgenique resistante aux champignons. Elle investit
egalement dans les “nutriments”, comme cette salade transgenique riche en
proteines, capable d’immuniser ses consommateurs contre la leishmaniose [une maladie tropicale causee par un parasite].
Aujourd’hui, l’entreprise se lance dans le Projet Genome fonctionnel [en decembre 1999, le Bresil a
ete le premier pays du tiers-monde a dechiffrer le code genetique], qui a pour but de dresser un inventaire des genes
a l’origine des proteines caracteristiques des racines du soja, des haricots, du mais et de la carotte. L’objectif est de transferer des genes entre les especes en vue de leur amelioration et de creer des cultures mieux adaptees aux sols tropicaux. “Profiter de la biodiversite et exploiter la
genetique, voila la vocation naturelle du Bresil. Nous devons creer des competences”, affirme Alberto Portugal.
“En l’absence d’une legislation precise, aucun investisseur ne se lancera dans une affaire aussi risquee”, declare quant
a lui Guilherme Emrich, du fonds FIR Capital Partners. Emrich pense que c’est le moment d’aller de l’avant. Selon lui, aux
Etats-Unis, la biotechnologie est deja l’affaire des sous-traitants. Ce sont de petites entreprises qui decouvrent les nouvelles
molecules. “Au Bresil, nous pouvons nous charger d’une partie de la recherche et faire ensuite appel
a des multinationales pour lancer les produits. Le contrat conclu entre Glaxo et Extracta est
a ce titre un modele”, analyse-t-il.
D’autres investisseurs se pourlechent les babines : FIR Capital, qui dispose d’une capacite d’investissement de 75 millions de dollars, met actuellement au point un projet de collecte dans le cerrado
bresilien. “Ce projet porte sur la gestion
a venir des activites agroalimentaires, veterinaires et pharmaceutiques a long terme, affirme
Emrich. Mais, pour l’instant, nous attendons toujours une legislation sur la bioprospection !” Des investissements dans le cerrado entraineraient par ailleurs un surcroit de ressources pour le Minas
Gerais, qui accueille le plus grand pole de biotechnologie au Bresil, soit 60 entreprises totalisant 250 millions de dollars de chiffre d’affaires par an.
D’autres fonds d’investissement, comme Ventana Global, A2R, Latin Tech Capital, JP Morgan, Rio Bravo, BancBoston Capital et Votorantim
Ventures, parient
egalement sur la biotechnologie. “Cela fait six mois que nous etudions plusieurs projets. Il s’agit d’un potentiel vraiment considerable”, souligne Paulo Henrique de Oliveira Santos, president de Votorantim
Ventures, qui dispose de 300 millions de dollars
a investir dans la technologie numerique et dans la biotechnologie.
Uberlandia, dans le Triangulo Mineiro [pole industriel de la region du Minas
Gerais], a attire les plus grandes entreprises veterinaires et agroalimentaires du monde, comme les societes suisses Aventis et
Syngenta, ainsi que l’americain Monsanto. Ce dernier a investi cette annee 40 millions de dollars dans la recherche. En 1999, Aventis a pris le controle de la societe locale Mitla en achetant sa banque de plants et de semences. Il pretend ainsi
elaborer des hybrides de mais de plus en plus resistants.
L’effervescence dans le secteur de la biotechnologie peut aussi etre mesuree au nombre de demandes de brevets deposees aupres de l’Institut national de la propriete industrielle (INPI). Depuis 1999, celles-ci ont augmente de 20 % par an en moyenne dans le domaine de la biotechnologie pharmaceutique.
L’expansion de ce secteur reste toutefois conditionnee a l’evolution de la
legislation. En juillet 2000, le gouvernement federal a voulu publier par decret une mesure provisoire de reglementation de la
bioprospection, en negligeant au passage quatre propositions de loi discutees au Congres. Le remede a
ete pire que le mal. La mesure, actuellement en vigueur, a soumis le transfert de tout materiel biologique, y compris celui importe par le
Bresil,
a l’autorisation prealable d’une commission interministerielle chargee de definir les criteres de tout contrat et partenariat. Cette mesure devait entrer en vigueur des le mois de decembre 2000, ce qui n’a jamais
ete le cas. Depuis le mois de juin 2001, elle est systematiquement reconduite tous les mois. Sans commission et sans autorisation, toute bioprospection ou
echange avec l’etranger ne peut avoir lieu. L’absence de criteres pour la reglementation de la bioprospection fait courir des risques importants aux entreprises, et les initiatives peuvent fort mal tourner.
Pour des investisseurs comme Novartis, le prejudice est tres grave. “Il etait relativement imprudent de negocier un contrat directement avec Bioamazonia [organisme d’Etat
a but non lucratif, fonde en 1997 par le ministere de l’Environnement, charge d’encourager la creation d’entreprises et dote d’un budget de 44 millions de reais (130 millions de FF) par an], sans connaitre les lois bresiliennes”, dit Branderley Claudio, directeur des relations exterieures de Novartis
Pharma. “Comme il n’existait pas de reglementation sur la bioprospection, le contrat signe avec Bioamazonia
etait caduc des le debut. Nous avons fait une erreur en negligeant l’aspect politique de la question, dit-il. Nous nous sommes associes
a un projet de soutien au developpement de l’Amazonie et nous avons finalement
ete traites de pirates et d’exploiteurs”, raconte-t-il. Le contrat a ete
resilie.
Si la bioprospection etait reglementee comme il se doit, les investissements pourraient
etre considerables. “Cela fait trente ans que je travaille dans le secteur, et tout donne
a penser qu’aujourd’hui la biotechnologie va decoller”, predit Wanderley
Canhos, vice-president de la Fondation Andre Tosello,
a Campinas [dans la banlieue de Sao Paulo]. L’institution possede la plus importante banque de micro-organismes, champignons et ferments d’Amerique latine. “Outre ses richesses naturelles, le Bresil dispose des structures commerciales et scientifiques qui lui permettent de participer
a cette aventure”, conclut Canhos.
Ricardo Arnt, courrier international
Exame http://www2.uol.com.br/exame/