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L´histoire feministe du genre et la question du sujet Lola G. Luna Traduction : tania navarro swain * Resume L´interpretation des significations discursives du genre en tant que produit des mecanismes qui installent la difference sexuelle, font partie integrante de l´histoire feministe du genre dont les apports des theories post-structuralistes approfondissent le debat. Les contextes discursifs historiques et determines voient apparaitre des sujets construits, tels que la " femme moderne " ou le " sujet maternel ", qui sont en eux-memes des sujets actifs, capables d´engendrer les transformations sociales.
Mots-clefs : Histoire feministe du genre, post-structuralisme, sujet maternel construit, sujet operateur des changements.
1. L´histoire feministe du genre et le post- structuralisme
La recherche feministe actuelle adopte des positions eclectiques mais ne renonce pas aux benefices acquis par les femmes ( visibilite en tant que sujet et une certaine egalite legale). Elle s´attache aux possibilites offertes par la post-modernite ou plutot par les theories post structuralistes pour l´interpretation des significations attribuees au genre, sa deconstruction , sa re-construction ou sa re-signification. L´historienne Michele Barret dans ce sens, indique que le feminisme " destabilise la division binaire modernisme / post-modernisme ". (Barret, 1996: 36-7).
L´historiographie a reçu les contributions d´autres disciplines dans l´etude des significations codifiees du langage et du discours. Cette orientation methodologique appelee " le tournant linguistique " pose un regard different sur les evenements historiques et brise ainsi les divisions structurales, le determinisme economique et la separation maintenue par l´histoire entre la linguistique et la critique litteraire. Malgre le fait que la denomination " tournant linguistique " soit tres forte, le point qui m´interesse ici est lie aux nouvelles ressources mises a notre disposition pour le travail en histoire quant a l´interpretation et a une lecture renouvelee des textes . C´est pour cette raison que les theoriciennes feministes rejoignent les presupposes methodologiques qui sont a l´origine des constructions discursives emanant du genre. J´aimerais souligne au sein du vaste domaine du " tournant linguistique " , la definition de l´histoire proposee par Hayden White , a savoir la " structure discursive symbolique " qui combine forme et contenu, de telle maniere " qu´on dit plus que ce qu´on dit " . Cette definition peut etre utile pour interpreter le genre car l´importance donnee au discours et a la signification, montre leurs processus de construction et de production. Le " tournant linguistique " regroupe les premieres historiennes feministes qui ont fait la critique d´une histoire dont les femmes sont exclues ; elles ont refuse l´essentialisme biologique comme etant l´explication de l´inegalite des sexes, et souligne le pouvoir des discours dans la construction sociale de la difference sexuelle. Comme l´ affirme Kathleen Canning .
" Nous ne pouvons pas non plus oublier que la decentralisation du sujet masculin et du sujet unifie feminin ont ete des resultats de l´histoire des femmes […] ; cependant, il parait logique que le tournant linguistique conduise les etudes du genre vers une analyse des constructions discursives et de pouvoir. " (Canning, 1994: 370-1).
J´voudrais presenter ici les jalons conceptuels qui composent le cadre theorique de ce travail : en premier lieu, le pouvoir est un concept - clef pour la definition de la categorie genre et l´analyse de l´histoire politique des femmes : il aide a dechiffrer les jeux de strategies et d´alliances entre le masculin et le feminin qui fondent l´exclusion des femmes , mais aide egalement a penser la maniere de les inclure historiquement. D´une façon generale le concept de genre est une categorie centrale de la theorie feministe et comme l´affirme la sociologue venezuelienne Carolina Coddetta, c´est une theorie reconnue et dorenavant inclue dans le cadre des sciences sociales, car
" [...] elle offre une description du phenomene etudie - la subordination des femmes - ainsi qu´ une explication de ses causes proposant des strategies pour les surmonter puisque son objectif est la transformation du role des femmes dans la societe. " (Coddetta, 2001: 31). L´application de ce concept en histoire, selon Joan W. Scott ouvre de large possibilites pour le renouveau de l´historiographie. Scott souligne la signification binaire du masculin et du feminin basee sur la difference sexuelle et sur les connexions genre / pouvoir dans les etudes du genre. (Scott, 1990). Cette auteure definit la difference sexuelle comme etant une " structure mobile " tandis que le genre serait " le discours sur la difference entre les sexes ". (Scott, 1998: 15); elle soutient donc une vision de la difference sexuelle articulee a l´interieur de(s) difference(s). Scott s´inspire de Saussure pour affirmer que :
" Le signifie est construit par le contraste , implicite ou explicite, de l´idee d´une definition positive qui s´appuie sur la negation ou la repression de quelque chose represente de façon antagonique. " (Scott, 1993a: 89-90).
et de Derrida pour souligner que :
" la tradition philosophique occidentale s´appuie sur les oppositions binaires : unite / diversite, identite / difference, presence / absence et universalite / specificite " (idem)
Dans cette perspective, Joan Scott considere que ces theories offrent :
" ( ...) un moyen de reflexion sur la maniere dont la signification est construite, sur la difference ( et la difference sexuelle) en tant qu´operateur de cette construction et sur les complexites de l´utilisation localisee du langage qui donnent lieu aux changements de signification " (Scott, 1989: 81)
Ainsi, la difference serait a la fois un
(...) systeme de signification par rapport a la differenciation et un systeme historiquement specifique des differences determinees par le genre." (ibid.: 90)
La premiere partie de cette definition qui perçoit la difference en tant que categorie generale se revele utile pour l´analyse de la construction historique de la difference entre les femmes: de classe, de race, etc. Scott donne l´exemple de la construction de l´identite blanche des femmes anglaises des colonies, qui s´est faite par opposition a l´identite feminine des indiennes non seulement sur le terrain social, mais egalement sur celui des concepts; elle souligne egalement la formation de l´identite blanche en opposition a l´identite noire, etc. L´identite apparait ainsi en tant que production discursive et les contrastes de genre, race ou classe sont perçus comme des constructions dotees d´une histoire: pas d´essence immuable, par consequent. La deuxieme partie de cette definition se refere concretement a la difference sexuelle et aux mecanismes de son institution, qui produisent les significations de genre. Ces sens s´installent de façon binaire, opposee, interdependante sur des reseaux de pouvoir et de savoir qui conferent au masculin une place de superiorite. Par exemple, raison / intuition ; fort/faible; durete/ douceur; guerre/paix, etc. De cette façon, les pratiques qui s´articulent pour tisser l´historique, creent la difference sexuelle par le discours du genre et produisent des significations binaires, opposees et hierarchisees; ce pouvoir revele donc la façon dont se produit l´exclusion et la subordination d´un sexe par l´autre, selon des contextes multiples. C´est-a-dire que le genre, ainsi que d´autres categories d´analyse ( telles que classe, ethnie, nation, option sexuelle, age, etc) fonctionne comme discours sur des contextes historiques concrets et s´ouvre sur l´ordre social, legislatif, institutionnel et materiel, selon la materialite du langage, ici comprise en tant que systeme de signes, pratique social et politique. Pour Scott, la conception du discours en histoire rappelle celui de Foucault pour qui les procedes , fonctions, formations et pratiques discursives sont des instruments utilises par le travail archeologique sur les savoirs et les pouvoirs. Foucault considere les discours en tant que pratiques qui forment les objets dont ils parlent et ne s´interesse pas aux significations. (Foucault, 1979: 81) La volonte de pouvoir, selon Nietzsche, presente dans les institutions plutot que dans les individus semble etre le principe de la formation des discours pour Foucault. (Apleby et alii, 1998: 210) Paul Veyne, interpretant Foucault, affirme que le discours et la (les) pratique(s) discursive(s) ne se revelent pas, mais elles representent " la façon de faire de l´histoire a chaque moment ". Les pratiques construisent l´objet historique en tant qu´instance unitaire ( on pourrait dire que les pratiques constituent 'la femme'). Le materiel serait le " pre-discursif " , le potentiel, sur lequel les pratiques diversifiees s´imbriquent et construisent des objectivations ( ou sujets) dans un reseau ou " tout depend de tout ". Scott ne fait pas de separation entre le discursif et le pre- discursif et utilise la notion de discours de Foucault , qu´elle considere comme :
" [...] un procede utile pour analyser les mecanismes de pouvoir inherents aux idees et aux institutions, sans alimenter le debat sur la precendence ou la causalite de l´un et de l´autre. " (Scott, 1989: 128)
Ainsi, pour elle le discours est :
" [...] une structure historique, sociale et institutionnelle specifique des enonces, mots, categories et croyances. " (Scott, 1993a: 87). Ou bien "[...] des formes d´organisation de la vie, des institutions, des societes ; des formes de materialisation et justification des inegalites, mais aussi de leur negation " (Scott, 1989: 128).
Pour Scott les significations de la realite materielle font partie de la structure discursive et ses travaux en donnent des exemples , comme " La femme ouvriere au XIXe. siecle " dans lequel elle discute la construction de la division sexuelle du travail (Scott, 1993b o 1989) La materialite pre-discursive, ainsi nommee par Veyne, est comprise comme etant separee du discursif , d´ou les critiques sur la limitation du discursif pour l´explication des contextes economiques et materiels. Ce debat est commun dans l´historiographie post structuraliste et feministe. Pour le feminisme la realite materielle est vue parfois comme une force
" [...] qui pressionne et destabilise le domaine du discursif, dont des representations sont requises[...] " pour qu´elle puisse etre " [...] remaniee, reconstruite et assuree " "(Caninng, 1994: 380).
D´autres feministes elargissent la notion de materialite pour contenir l´incorporation des pouvoirs et des savoirs sur les corps des femmes. Rosi Braidotti fait echo au " corps feminin materialise" de Teresa de Lauretis lorsqu´elle analyse la construction du sujet feminin et souligne la conception de Donna Haraway, pour qui " [...] le corps represente la materialite radicale du sujet" (Braidotti, 2000: 114 y ssq) Corps et discours, contextes et textes repoussent le biologisme et l´essentialisme du genre feminin ( la feminitude) et le montrent comme une construction sur la materialite d´une carte corporelle. Il s´agit ici d´une nouvelle vision du materialisme feministe parce qu´elle depasse la triple reproduction feminine ( biologique, sociale et materielle) etablie, il y a quelques annees, par la theorie feministe, pour decrire le partage des roles. Nous pouvons dire, alors, que la signification masculine et feminine attribuee aux corps, produite par les discours, sont des processus materialisateurs. Peut-etre Foucault annonçait-il cette perspective lorsqu´il indiquait l´hysterisation" du corps des femmes (Foucault, 1980: 185); nous ne saurons, cependant, jamais ce qu´il aurait propose dans le quatrieme volume de l´Histoire de la sexualite, dont la thematique serait La femme, la mere et l´hysterique; ce qui est certain, c´est que les deux premiers volumes de l´Histoire de la sexualite se sont penches sur la constitution du sujet moral masculin. Pedro Cardim a souligne le pouvoir du langage sur l´historiographie en tant que pratique permettant de dechiffrer les sens des discours ; a l´instar de Foucault, cet auteur voit le langage comme une " construction sociale " qui possede " le controle sur la maniere de raisonner et de penser les choses ". Il ajoute que le langage serait :
" [...] responsable de certains types d´effets, non seulement dans le domaine du discours, mais egalement sur un plan extra-discursif [...] (Foucault) s´est interesse profondement a l´articulation entre le langage et les relations de pouvoir. " .(Cardim, 1996: 138).
Cependant, selon White, Foucault n´a pas elabore une theorie du langage pour analyser le discours, et les historiens qui desirent une autre approche de l´histoire a la recherche de significations ont pris comme depart une " conception semiologique " du texte. La semiotique feministe a suivi cette conception du langage , soulignant le caractere de signe accorde a la denomination " femme " et " homme " . En Colombie, Gabriela Castellanos adopte cette conception sur le statut theorique du genre car, pour cette auteure ce dernier serait lie :
" [...] a une orientation specifique de l´etude du langage ; je parle de celle qui s´interesse au discours, defini comme ' l´echange de significations dans un contexte social " (Castelannos et alii, 1994: 12).
Tandis que d´autres auteures post-structuralistes se sont vues piegees par une vision dualiste qui separe la production discursive de la realite entre ' la femme' et les femmes en chair et en os, sans offrir pour autant les possibilites de changement, Castellanos, d´apres Bakthin ( qui differe de Saussure en ce qui concerne l´arbitraire du signe), affirme que l´ideologie est presente dans les significations qui produisent un sens et que le langage est " dialogique ". En ce sens, Castellanos est d´ accord avec Haydn White, pour qui l´id\eologie est :
" [...] un processus par lequel differents types de signfication sont produits et reproduits. " (Castellanos et alii, 1994: 201).
Ainsi le genre serait-il un dialogue continu et un echange de signes et significations entre femmes et hommes, historiquement variable et passible, donc, de transformations. Castellanos indique egalement l´ imbrication avec d´autres systemes symboliques de classe, race, etc, qui rencherissent pour briser le dualisme(Castellanos et alii, 1994: 37-45). Cette relation entre significations, ideologies et transformation etablie par Castellanos est importante pour analyser les constructions du sujet 'femme' dans les discours qui composent le suffragisme colombien, auquel je m´interesse ici. Un des apports de Scott a la theorie du genre est la recherche des mecanismes de creation de la difference sexuelle par le langage, dans les discours. Le langage pour cette auteure est un systeme de signes, une pratique social et politique, ainsi que " [...] la creation et la communication du signifie sur des contextes concrets " par le processus de differentiation. (Scott, 1989: 83) C´est a dire,
" Le genre, ainsi, permet la creation du concept par le langage et en un meme mouvement il est cree par le langage, " (Scott, 1989: 90).
Finalement , j´aimerais expliciter ce que je comprends par " contexte historique discursif" car c´est le fondement de la recherche pour l´interpretation des constructions de la femme moderne et du sujet maternel liees au suffragisme colombien. Le contexte discursif, en premier lieu, est le cenário ou se placent les significations de genre parmi les cadres multiples formes par les pratiques discursives ; comme souligne White, le contexte historique " est deja dans le texte" et ainsi , son interet majeur se trouve relie a la production de significations du texte . Le contexte ne determine pas le texte, mais engendre un " processus symbolisateur" par lequel le premier illumine le deuxieme: il y a donc une production de significations imbriquees au contexte. (White, 1992: 218-9). Dans cette perspective, donc, d´une etroite relation entre texte et contexte, le contexte discursif historique se revele etre un outil qui permet l´analyse des formations concretes de genre, construites par les processus sociaux d´echange de significations, religieuses et politiques ; ces processus peuvent mener a l´exclusion, dans la mesure ou ils sont imbriques dans les relatons de pouvoir creees par l´ordre social, institutionnel et materiel. Le suffragisme colombien, par exemple a pris son essor dans un contexte discursif liberal qui excluait les femmes des droits civiques et ainsi construirait un certain sujet " femme " ; cette construction a ete manipulee tant par les politiciens de plusieurs bords que par les femmes suffragistes conservatrices ou non. Toutefois, on a vu des suffragistes feministes et quelques politiciens se mobiliser pour d´autres formes d´action. En somme, les constructions discursives du genre se produisent au sein de contextes historiques concrets, en formulant le sujet univoque femme, la femme moderne, le maternalisme, etc., qui se constituent et se re-produisent au moyen de differents discours ( des dominants et des domines). Le langage aurait la tache de codifier les significations de genre qui soutiennent ces formes d´expression .
2. Le sujet " femme " construit et le sujet constructeur
Parmi les points communs entre le feminisme et le post-structuralisme, on peut identifier l´apport de la pluralite des sujets historiquement localises, representes par les multiples groupes de femmes et d´hommes, face au sujet universel abstrait du discours de la modernite, qui renvoie finalement a un sujet hegemonique, masculin. Ainsi, le sujet unifie " la femme " s´est-il montre un autre sujet irreel, puisque multiple dans la realite. Les mouvements des suffragistes , luttant pour que soit accordee aux femmes la pleine citoyennete avait remis en question le sujet universel et l´universalisme des droits de l´homme. Le sujet " femme " de la culture occidentale a ete construit par des discours universalistes, dementis cependant par le quotidien des femmes ; cette " femme " a ete dote d´une essence dont les vertus " naturelles " representaient, selon Rosi Braidotti, un " modele normatif d´heterosexualite reproductive ". (Braidotti, 2000: 226). La modernite fait de cette femme " l´ange du foyer ", la bonne mere, cette image qui s´est consolidee et institutionnalisee tant en metropole que dans les colonies. L´Amerique latine espagnole a ete l´heritiere de ce discours occidental, fortement marque par le catholicisme ; des contextes discursifs differents ont absorbe ce sujet " femme ", specialement le discours populiste, dont les aspirations a la modernite ont contribue a institutionnaliser et politiquement le " sujet maternel" . La philosophie et l´historiographie feministes nous serviront d´appui pour l´interpretation de la construction de ce sujet. De Lauretis considere que le sujet " femme " est produit par les " technologies de genre " ( " technologie du sexe " pour Foucault ") et la notion d´ideologie selon Althusser (autonome par rapport a l´economie et connectee a la subjectivite) . Selon cette auteure, " Toute ideologie a pour fonction de constituer les individus concrets en sujets " (Lauretis, 1991: 239-240). Il me semble que l´inclusion de l´ideologie ( le genre pour de Lauretis) dans le processus de la construction du sujet, elargit la notion du fonctionnement d´une partie du discursif qui modele le sujet et le vehicule par le langage. Les geographes feministes ont apporte egalement quelques lumieres sur la construction du sujet lorsqu´elles ont etudie l´installation des corps sexues dans l´espace. Linda MacDowel indique que
" [...] la construction sociale du genre et la corporeite ont imbrique les relations sociales materielles et les representations symboliques de la difference afin de faire la distinction entre le feminin et le masculin. " (MacDowel, 1999: 111). Le corps, n´est pas ici compris en tant qu´entite fixe et finie, mais " flexible et malleable, ce qui signifie que il peut adopter plusieurs formes selon les moments et selon la geographie. " ( idem :66) La philosophe et theoricienne feministe, Rosa María Rodriguez Magda a egalement travaille sur le sujet " femme" en utilisant des outils foucaultiens, mais a mene ses reflexions au-dela de ce philosophe, pour finalement ouvrir d´autres perspectives. Elle propose pour l´histoire des femmes une genealogie de la construction du sujet femme par le biais des discours qui ont participe a cette gestation. Elle arrive ainsi a la deconstruction de cette subjectivite en vue d´une reconstruction par l´action d´un sujet autonome (Rodriguez Magda, 1999: 52-67) actif et "resistant" present dans la theorie de Foucault. (idem: 119-133) La construction feministe d´un sujet politique actif- appele par Braidotti le " sujet feminin du feminisme" - est l´un des points strategique des theories feministes, qui, se trouve au cœur des discussions, etant donne la diversite rencontree parmi les femmes, autour d´un sujet multiple, marque par les differences de race, d´ethnie, de classe, d´option sexuelle, d´age, de religion, de passe historique, etc. Ce sujet femme pluriel a ete revendique d´abord par les feministes noires et lesbiennes nord-americaines, face au feminisme blanc et heterosexuel. Cette critique, dont la pertinence fut largement reconnue, a atteint tous les feminismes du monde, et a mene a l´approfondissement de la theorie des relations entre les femmes. Au dela de ce debat - du sujet multiple et diversifie - il est important de definir comme objet d´etude, la desorganisation et la decomposition des constructions historiques sur " la femme" en des contextes concrets. C´est ainsi que l´investigation historique pourra se pencher sur la participation active des sujets reels visant au changement des significations du genre et pour ce faire, la notion dialectique que Rodriguez Magda emprunte a Foucault de " sujet normalise produit; sujet producteur de soi meme " sera tres utile. Le " processus de subjectivation" que Foucault expose dans l´Introduction du deuxieme volume de l´Histoire de la sexualite travaille la question de " ´[...[comment l´individu arrive a se reconnaitre en tant que sujet moral du comportement sexuel" (Foucault, 1987: 32). En ce qui concerne les femmes, comment se sont-elles construites sur le ton de la subordination, et de la soumission, de la patiente et du maternalisme (" un sujet produit selon les normes") et a partir de cette situation comment ont- elles pu developper certains pouvoirs; des contextes discursifs, tels que le liberalisme ou l´autoritarisme, ont vu ces pouvoirs se transformer en des mecanismes de participation politique ( les suffragistes ou les Meres de la Plaza de Mayo / "sujet producteur de soi-meme").
Gabriela Castellanos critique le sujet moderne feminin essentialiste, fonde sur l´affectivite montre le consensus qui existe autour de l´idee d´un sujet polyphonique qui est en fait une " construction multiple et mouvante ", sujet " performatif " comme l´a decrit Judith Butler : il se constitue lorsque nous parlons et pensons, sans toutefois , ne jamais etre determine par les discours. Sous une autre optique, Alain Touraine affirme que " [...[ la subjetivation est le desir d´individuation" (Touraine, 1998a: 66) ou alors:
[...[ la construction de l´individu ( ou d´un groupe) en tant qu´acteur par l´association de sa liberte affirmee, et son experience vecue assumee et re interpretee (Touraine, 1998a: 66)
Pour cet auteur le sujet est en action, il est historique et sa construction est imbriquee dans son experience. Pour sa part, l´historien Paul Ricoeur parle d´un sujet, le "soi" de Foucault, qui se connait par l´exteriorite et se decouvre " comme un reflexe du meme, comme le meme", en tant qu´ " objet et sujet" (Ricoeur, 2001: 35-6). C´est a dire que l´experience se construit de façon discursive et la decrire, la montrer n´explique pas les mecanismes de sa construction. Scott considere que :
" Ce ne sont pas les individus qui precedent l´experience, mais ce sont les sujets qui se constituent par l´experience. " (Scott, 1991: 86).
Cette auteure estime que l´origine discursive de l´experience se trouve au sein de l´essentialisme identitaire ainsi produit ( femme, homme, heterosexuel, etc) ; il existe une occultation des mecanismes d´instauration de la difference qui separent la realite du langage. L´experience pour Scott n´est pas l´origine de l´explication, mais l´objet a etre explicite. Les sujets se forment en discours et l´experience est un " fait linguistique " ; cependant ces memes sujets ne sont pas prives d´action ( j´entends ici cette action qui Scott nomme le pouvoir d´interferer) et ce pouvoir d´agir se produit sous des conditions determinees. ( idem :106) Kathleen Canning signale que Scott
" [..] laisse en suspens la question de comment les sujets interviennent, resistent, defient, transforment les discours pendant le processus de definition de leurs identites ". (Canning, 1994: 778)
Cette auteure popose alors de penser l´action comme le lieu de la mediation entre le discursif et l´experience. (ibid.379) Notre argument partage l´idee de la construction des sujets genres par la difference sexuelle, dans des contextes discursifs dominants historiques et concrets ; ce cadre accueille egalement les strategies d´opposition, comme par exemple : les femmes bonnes meres, ,altruistes et vertueuses s´opposant aux mauvaises femmes qui abandonnent le foyer et les enfants, femmes de mauvaise reputation, etc. Mais nous pensons egalement aux suffragistes, construites en tant que sujets par leurs propres discours de subordination ou s´elabore leur experience et par laquelle elles agissent, resistent et apportent des changements. Nous parlons ici de sujets corporels materialises, situes geographiquement, dotes de la capacite d´agir a partir et par le biais de leur construction. Nous parlons aussi de sujets en transformation discursive qui peuvent etablir de nouvelles significations parfois imbriquees aux anciennes significations de genre. Nous proposons donc un sujet construit, normalise mais egalement resistant et constructeur de soi-meme. La construction de la " femme moderne " en tant que sujet maternel, prend racine avant meme la modernite. La critique feministe a suffisamment souligne le binome ainsi exprime : raison/ masculine, passion et-ou / nature feminine ; la peur que les hommes ont de l´irrationalite de la femme, qui coincide avec les discours anciens des Peres de l´Eglise sur la femme tentatrice. Ce discours de la modernite represente ce que les theories feministes on appele " les deux spheres ", dont l´une se refere au monde du feminin, le foyer, le prive, les espaces ou regne " l´ange " et face a lui, l´espace publique et politique du masculin. Pour la creation de la sphere du prive et du feminin il serait utile de revoir la maniere dont Rodriguez Magda travaille le modele foucaultien de l´enfermement " disciplinaire " : elle cree la notion de " l´ enfermement feminin " qui, contrairement a la prison, l´asile et l´hopital possede des caracteristiques singulieres. La reclusion des femmes ne se fait pas en groupe, c´est plutot le domaine du foyer qui les prive de la solidarite avec les autres femmes placees egalement en marge. Le foyer est ainsi une " prison deguisee " qui s´ acheve par l´enfermement " symbolique " de " l´essence ambiguë " qui contient des qualites domestiques tres louables, flanquees d´un aspect obscur et malefique. (Rodriguez Magda, 1999: 101). La sociologue foucaultienne Julia Varela, qui a fait la genealogie de la femme europeenne moderne, montre le moment ou les femmes sortent du confinement du prive, en redefinissant le desequilibre entre les sexes et la continuite des discours conservateurs au sein de l´Illuminisme. Varela situe la formation du " dispositif de la feminisation " dans les discours des humanistes ( Vives, Erasmo, etc) . Sous la perspective de la categorie genre, ce dispositif est un element de definition de la femme moderne, meme si l´auteure n´utilise pas cette denomination. Le mariage monogame, etabli posterieurement par le Concile de Trent (1563) sera un " ancrage- clef " pour l´implantation de ce dispositif, de la meme maniere que la nature et le corps des femmes seront utilises pour la " naturalisation du desequilibre entre les sexes " (Varella, 1997: 166-193). Les traites de l´epoque sur la " marie parfaite et chretienne " etaient une critique a la vie amoureuse libre et independant des femmes de la noblesse. La parfaite mariee etait le lieu d´epanouissement des vertus de la modestie, du silence, de l´obeissance qui completent les vertus masculines de l´eloquence, de l´autorite, etc. Les processus de subjectivation feminine se realisaient selon la classe sociale des femmes. Pour Varela, il y a eu une strategie d´education composee de " technologies douces " pour les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie, eloignees de la politique mais proches de la nouvelle culture. Ces femmes ecrivaient de la poesie, des lettres, tandis que les hommes, quant a eux, ecrivaient a leur tour des pieces de theatre et des oeuvres epiques, creusant ainsi les differences sexuelles. La contrepartie de la mariee parfaite s´incarne dans les " mauvaises " femmes, representees par les prostituees et les sorcieres ; toutes, enfin, qui resistaient a l´eglise et au mariage monogamique. A celles la, se destinaient les " technologies dures de controle " mises en place par les freres dominicains et franciscains avec l´instauration de l´Inquisition et des maisons closes, pratiques destinees a la " destruction des savoirs " possedes par les femmes. (idem: 192-211) Sous un regard feministe ce processus apparait comme une interconnexion entre les dispositifs du genre et la classe sociale. Vitoria Sau affirme, dans son Diccionario ideológico feminista, que les peres du patriarcat " ont construit " la feminitude avec des elements qui leur manquaient, comme la maternite (Sau: 2001: 100-1)et elle cite le discours d´Apollon dans Les Eumenides de Eschyle pour qui les meres sont definies comme etant " des femmes porteuses , des uterus extracorporels des hommes, des vases pour le laboratoire masculin ou se decide la vie et la mort. " (idem: 169) La these de Sau, suivant cette derniere definition est que la maternite comme option libre et representative de l´etre femme, sujet autonome, " n´existe pas", parce que son existence est une " fonction du pere" (Sau, 1995 y 1998). Je suis le fil de cette argumentation pour proposer le " sujet maternel " ou " le maternalisme " comme une construction generisee au sein de contextes historiques discursifs determines et concrets. ; selon la perspective de Foucault, on pourrait considerer le maternalisme comme une " formation discursive " de genre puisqu´elle reunit un ensemble de constructions (feminitude, femme moderne ) avec des correlations et des regles de formation et de transformations. (Foucault, 1979: 62 y 72) Je reprends le "mode de subjectivation" de Foucault dans " la genealogie de l´homme et du desir " pour demander : quelles sont les pratiques qui construisent le sujet maternel ? quels sont les " apparatus descriptifs " qui le definissent : eglise, institutions educatives, famille ? Les reponses a ces questions se trouvent dans la documentation indique par Foucault lui-meme : des textes de plusieurs teneurs qui proposent " des regles de conduite " , " opinions " et " conseils " qui interpellent l´individu et le constituent en sujet. (Foucault, 1987: 15). Il existe une profusion de discours autour du maternalisme a partir des sources educatives et religieuses. En ce qui concerne les pratiques educatives, Pilar Ballarin a montre que la construction professionnelle de l´institutrice l´a identifiee a la mere vertueuse au XIXe siecle espagnol, car les institutrices ont ete les agents de la formation de la feminitude, vehiculant les devoirs domestiques fondateurs de l´identite des eleves. (Ballarín, 1996: 75) Cependant, comme l´indique Ballarin, ces institutrices n´etaient bien souvent pas meres et ne repondaient pas ainsi a la construction ideologique des manuels de la " mere bourgeoise ", surtout parce qu´elles avaient trouve dans l´enseignement un espace de liberte qui leur permettaient de devenir des ecrivaines ou des intellectuelles. C´etait donc une situation qui leur permettait d´outrepasser les frontieres et de participer a un nouveau modele de femme qui se developpait parallelement dans d´autres domaines. (idem: 79-88). Ainsi l´institutrice, incarne-t-elle un sujet contradictoire, construit par les discours modernes qui articulent les vertus de la feminite et du maternalisme, dans l´esprit transgresseur qui revendique la citoyennete ; la preuve en est qu´ un grand nombre de suffragistes etaient institutrice en Espagne tout comme en Amerique Latine. Elles ont donc ete des sujets constructeurs d´un nouveau discours. Les discours religieux catholiques ont participe activement a la formation du maternalisme occidental dont la piece de resistance incontournable a ete la representation de la vierge Marie. Maria Lozano souligne que :
La reconnaissance officielle des attributs de Marie a toujours ete en retard par rapport au culte populaire puisqu´ avant le Iie. Concile de Constantinople en 381 la " virginite perpetuelle de Marie " n´avait pas ete proclamee(Losano, 2000: 109). D´autres sources indiquent que le Concile d´Ephese, (431) apres un apre debat, Marie a ete reconnue Mere de Dieu.(Losano,1996: 10). Cependant c´est en 1854 que l´Immacule Conception a ete etablie en tant que dogme de la foi et en 1954 son Ascension aux cieux a ete proclamee. (ídem) María Asunción González de Cháves situe la vierge Marie a la fin de la chaine qui debute avec les deesses classiques de la culture occidentale, ce qui demontre au fil du temps que " la femme fut entouree du sacre Les premieres deesses etaient dotees de " multiples facettes ", " creatrices et destructrices ", " bienfaisantes et cruelles ", leurs pouvoirs etaient independants, sans attaches particulieres a la fecondite. On etait a la periode Paleolithique superieur et l´homme ne connaissait pas sa participation a la procreation. Ghea, mere et epouse d´Uranus permet le commencement de la domination masculine lorsqu´elle favorise le regne de Zeus et etablit un jeu de complicites qui transforme les deesses en protectrices , mais au service des dieux. A partir de ce moment, les dieux deviennent preponderants , et soulignent le role de la paternite , en s´appropriant ainsi la capacite biologique feminine. Les images feminines perdent les pouvoirs menaçants ainsi que leur sexualite. Elles prennent le visage de la bonne mere protectrice dont le prestige releve de sa proximite aux deesses majeures. La derniere de la lignee des deesses serait la Vierge Maire, veneree en tant que Mere de Jesus-Dieu, sans avoir le statut de deesse. Elle est simplement " la servante du Seigneur ", " mediatrice du dieu createur ", a qui la sexualite est deniee et est adoree uniquement en tant que Femme-Mere humble et subordonnee au Fils de Dieu. Maria est l´ideal du feminin, l´ideal des meres reelles, depourvues du visage ombrageux et hostile des deesses classiques (Gonzales, 1999). Catherine Jagoe, qui a analyse les discours espagnols sur " l´ange du foyer " identifie la " purete " comme etant " le point supreme de la nouvelle orthodoxie " de la femme bourgeoise du XIXe siecle . C´est la doctrine de l´Immaculee Conception , renforcee par Leon XIII lorsqu´il reconnait la Vierge comme " co- redemptrice " de l´humanite (Jagoe, 1998: 32). Le culte mariale, a Marie-mere et femme modele, existe encore de nos jours et il est tres aise de le retrouver dans les discours catholiques, et meme hors de la sphere religieuse. Le pape Wojtila est a l´origine de la consigne " Totus Tuus ", " entierement a toi ",en reference a Marie (idem) et a la Grande Vigile de l ´Immaculee qui fut celebree dans de nombreux villages et villes d´Espagne et d´Amerique Latine en 1995. Tout se fit sur le theme de " La Vierge Marie modele de femme et mere " et le pape a exhorta le peuple a voir en Marie " l´expression la plus parfaite du temperament feminin ". La meme annee, le porte- parole du Saint- Siege, Joaquin Navarro Valls, en reference de la Conference de la Population au Caire (1994) et de la Ive. Conference Mondiale de la Femme (Beijing, 1995) a pontifie : " on essaie de transformer la culture morale du monde " (Valls, 1995: 55) Valls faisait allusion aux changements qui acceptaient la separation entre la sexualite et la reproduction des femmes, les eloignant ainsi du modele reproductif marial. L´identification historique de la sexualite et de la reproduction est un dispositif de pouvoir genre qui a forge le maternalisme en un double mouvement d´affirmation et de negation disciplinaire du corps feminin. Pour le sujet maternel, la partie obscure, maligne, niee, c´est la sexualite du plaisir, le droit a la sensation, a l´orgasme. De ce fait, le sujet feministe de la deuxieme vague tient a mettre en evidence la " politique sexuelle " qui regit les corps (Millet, 1996) et revendique la sexualite libre, le droit au controle de la reproduction dont l´aphorisme etait " mon corps est a moi ". Rappelons MacDowel lorsqu´elle analyse les corporeites materielles reproductrices, en les opposant a l´image de " l´ange du foyer ", celui qui contribue a la formation du maternalisme et a sous-estimer le travail, materiel lui aussi, des soins domestiques et des enfants. La discipline du maternalisme sur le corps des femmes ainsi que son caractere materiel et ideologique, peut aider a repondre aux questions de la pregnance et de la persistance du sujet maternel en histoire. Le maternalisme donc- qui n´est pas la maternite librement choisie comme le veut le feminisme- impose aux corps des femmes par le biais de multiples dispositifs et significations, est une construction de genre creee de des multiples discours qui instituent la difference sexuelle autant pour exclure que pour inclure les femmes. En Amerique latine les discours du populisme historique des annees 1940 ou 1950 ont octroye aux femmes des droits de citoyennete en tant que sujets maternels et non pas pour des raisons d´egalite, comme le voulait les suffragistes depuis des annees. Quelques decades apres , en des contextes discursifs autoritaires ou democratiques, d´autres sujets maternels se sont eriges, mobilises contre la violence ( de l´Etat, de la guerre, de la drogue) et ont occupe l´ espace public non institutionnel. Cette chaine du Mouvement des Meres, qui s´etende de l`Amerique Latine a la Russie, est un cas de sujets construits, mais de sujets aussi constructeurs de la democratie et d´un monde meilleur. * revison : Marie-France Depeche
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Notice biographique : Lola G. Luna est nee en Valdepeñas de Jaen (España). Elle est professeure d´ Histoire de l´Amerique a l´ Universite de Barcelona, depuis 1976; elle a egalement ete professeure dans plusieurs universites de Colombie. Elle a milite dans des mouvements feministes independants a partir des annees 1970 et a la fin des annees 1980 a organise SIMS (Seminario Interdisciplinar Mujeres y Sociedad)a l´Universite de Barcelona. Elle a cree la revue Hojas de Warmi, qui reunít des publications des chercheuses latino-americains et espagnoles. Sa recherche porte sur les mouvements des femmes et sur l´histoire du feminisme en Espagne, ainsi que sur les mouvements des femmes en Amerique Latine et le suffragisme en Colombie. Source: http://www.unb.br/ih/his/gefem/
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