Memoires des lieux

 

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« Memoires des lieux» : l’intitule du quatrieme numero d’Ethnologies comparees conjoint deux termes, la memoire et le local, qui nous situent d’emblee au cœur du present de notre societe. S’agissant du local, son actualite est celle d’un certain « retour » (Gasnier 1992). Entendons par-la la faveur que rencontrent aujourd’hui les terroirs et leurs diversites et dont tout temoigne, depuis les lois de decentralisation de 1982 jusqu’a la substantivation de l’adjectif « local », en passant par le succes sans precedent des produits du terroir (Berard, Marchenay 1995) et la resurgence des denominations provinciales.

    Certes, le phenomene n’est pas a proprement parler absolument nouveau. Le mouvement regionaliste, emmene a la Belle Epoque par Charles-Brun et recupere ensuite par le Regime de Vichy, constitue en l’espece un precedent que l’on ne saurait ignorer (Thiesse 1991). Cependant l’actuel « retour du local » ne peut etre confondu avec ces crispations localistes et passeistes d’avant-guerre, dans la mesure ou il procede de motivations bien differentes. On se meprendrait, notamment, a mettre sur le compte de l’exode rural l’engouement que connait aujourd’hui le local, pour la bonne raison que la desertification des campagnes n’est plus a l’ordre du jour depuis 1975, en depit des contre-exemples qui, tres localement, infirment la tendance generale de repeuplement des zones rurales et quoiqu’il en soit des discours qui, autant par habitude que par habilete politique, n’en finissent pas de deplorer l’agonie des campagnes. Ce faisant, s’ils ne l’expliquent pas, les actuels mouvements de population temoignent de maniere saisissante de la force du « retour » qui nous occupe.

    De meme qu’elles s’enracinent ou se realisent dans des soldes migratoires inverses, les differentes occurrences de repli sur le local s’inscrivent dans des conceptions et des perceptions contradictoires de la nation. Alors que le mouvement regionaliste faisait sienne cette representation, chere a la Troisieme Republique, d’une nation fondee sur la complementarite des particularismes des regions et des « petites patries » (Thiesse 1997), l’actuel retour du local sanctionne la crise de l’identite nationale, effet conjugue de la construction europeenne et plus largement de la mondialisation de la culture.

    L’historien Pierre Nora, en particulier, etablit ce lien de cause a effet entre degenerescence de l’idee de nation et renaissance multiforme du local, allant meme jusqu’a envisager son immense entreprise editoriale que sont Les lieux de Memoire comme l’un des signes de la « fin » de la nation et de son corollaire, l’avenement du particulier et du fragmentaire. Selon lui, etudier les « lieux de memoire », c’est faire l’histoire de l’histoire, c’est passer d’une histoire memoire a une histoire critique, c’est en fin de compte faire etat d’une rupture. « Il y a des lieux de memoire, ecrit-il, parce qu’il n’y a plus de milieu de memoire », c’est-a-dire de communaute nationale porteuse de cette memoire (Nora 1984 : 17). Des lors, la memoire se fragmente portee par une multitude de lieux.

    Y englobant des elements comme la Marseillaise, le coq gaulois ou le calendrier republicain, Pierre Nora a de ces « lieux » une conception bien plus large que celle des auteurs de ce numero. Cependant « nos » lieux, quartiers, villages, cantons, ne sont pas moins que les « lieux » polysemiques de Nora concernes par ces ebullitions memorielles. Partout, on en appelle a la memoire, on commemore, on cree des musees, on monte des spectacles historiques. L’ethnologie n’est pas sourde aux echos de ces memoires locales. Depuis quelques annees, les terrains se multiplient, pour certains impulses par l’Appel d’Offres de la Mission du Patrimoine ethnologique « Producteurs, productions, et enjeux contemporains de l’histoire locale » (Fabre 2000 ; Bensa, Fabre 2001)[1]. Si l’ethnologue se pose la question du « comment » plutot que celle du « pourquoi », ses analyses, centrees sur les acteurs, les pratiques et les mises en acte de ces memoires, contribuent grandement a nuancer la reponse jusqu’ici apportee au « pourquoi ». Et pour cause : elles mettent en exergue la diversite des memoires locales et de leurs usages, en meme temps qu’elles relativisent la nouveaute du phenomene memoriel a l’echelle du local. Ce sont quelques-unes de ces nuances que les differentes contributions presentees ici se proposent d’esquisser.

    Yves Pourcher nous fait decouvrir, ou plutot redecouvrir (Pourcher 1985, 1995) a la lumiere d’un materiau lozerien actualise, une memoire en deça des memoires locales celebrees pour elles-memes. Ni constituee ni formalisee en tant que telle, aujourd’hui releguee au chapitre des archaismes et niee dans ses effets par ceux, candidats et elus, qu’elle sert ou dessert, la memoire politique, articulee a celle des liens de sang et d’alliance, s’incarne dans les patronymes, s’active et se regenere a l’occasion de ces moments tres particuliers de la vie locale que sont les campagnes electorales. Mais si l’eligibilite requiert ici l’inscription dans une plus ou moins longue genealogie familiale et politique, elle peut aussi se satisfaire de filiations electives. C’est la du moins une supposition que devra confirmer ou invalider le parcours a venir, dans le sillage de Jacques Blanc, d’un certain Pierre Morel-A-L’Huissier.

    Faire le tour de cette memoire si determinante de la distribution du pouvoir local ne suffit pas, l’on s’en doute, a epuiser la question des rapports de la memoire et du politique a l’echelle du local. Reste que peu d’ethnologues se sont jusqu’a present employes a elargir la perspective pour s’interesser, notamment, aux manipulations du passe local par les elus, dans la voie ouverte par les travaux de Jean-Clement Martin et Charles Suaud (1996)[2]. Anna Zisman, sur son terrain de Port-Marianne, fait exception tandis qu’elle porte son attention sur les efforts fournis par la municipalite de Montpellier pour fonder et legitimer le present de ce quartier comme trop neuf (1998). Pour ce numero d’Ethnologies comparees, l’ethnologue a parcouru, a l’ombre des immeubles de Port-Marianne, le quartier pavillonnaire des Barques, a la rencontre de ses habitants, venus les premiers, voila une soixantaine d’annees, s’installer sur les rives du Lez. Noyes dans ce nouvel environnement urbain, oublies de l’histoire « officielle » du quartier, les proprietaires des maisons des Barques s’accrochent a leurs souvenirs et deploient une memoire singuliere et singularisante par laquelle leur quartier continue, du moins a leurs yeux, d’exister.

    Dans sa contribution, Bernard Salques se penche sur la gestion memorielle d’un evenement a la croisee de la petite histoire locale et de la grande histoire nationale, le massacre de Thines, en Ardeche, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Bien que tous les ingredients soient ici reunis d’une histoire locale pareille a celle que l’on l’a longtemps et partout ecrite, a savoir une histoire qui localise l’histoire nationale, le massacre de Thines se prete a d’autres lectures. L’inadequation du modele, si ce n’est sa caducite, se fait jour a la lecture des recits produits par les temoins et les historiens. Ceux-ci s'emploient avant tout a demeler l’enchainement des faits et a identifier les « traitres » ou, de maniere plus surprenante, a inscrire le drame dans le cours d’un « avant » sans date de la ruralite heureuse[3]. Par ailleurs, le fait que la nation et le village de Thines erigent chacune a leur tour stele et monument et, quasi concurremment, commemorent le drame, nous confronte a quelque chose d’un impossible partage de la memoire. Mais au-dela du traitement d’un episode aussi ponctuel que la Resistance a l’occupant allemand, qu’en est-il aujourd’hui de la gestion du passe local pris dans la longue duree ?

    C’est a cette question que je tente pour ma part d’apporter une reponse, a partir d’une enquete conduite dans un village audois ou, comme en bien des villes et villages en France, l’histoire locale est mise en scene. Cantonnee au contenu des monographies et spectacles historiques, mon analyse met en lumiere une histoire generaliste, desarticulee en meme temps que desincarnee, a force de references empruntees au registre de la vie quotidienne et a l’histoire nationale voire internationale. Ce recours a une autre histoire ne vise pas tant a localiser celle-ci qu’a servir un recit comme delocalise, occupe en fait a raconter l’histoire d’une communaute toute d’harmonie, articulee a ce seul « reste » local que fait ici l’histoire, la genealogie des maisons seigneuriales. A y regarder de plus pres encore, l’on s’aperçoit que cette histoire participe de la construction du present bien plus qu’elle ne donne a voir le passe.

    L’historienne canadienne Caroline-Isabelle Caron s’est quant a elle confrontee a la construction d’un autre present, celui des genealogistes quebecois des familles Forest et de Forest. Ces reconstitutions genealogiques usent certes d’une « grammaire » commune (le nom, les heros familiaux, les vertus hereditaires, la figure du pere fondateur…), mais n’en produisent pas moins un discours identitaire egocentre. Les lieux de la parente passee n’echappent pas a cette dynamique centripete : grande absente de ces recits, la France des origines et de la Deportation fait place a une Acadie fantasmee cristallisant toutes les nostalgies qui, ce faisant, n’occupe pas d’autres positions que celle d’un horizon lointain. Ce sont en fait les lieux, villes ou villages aujourd’hui habites par Ego, qui sont appeles a figurer au premier rang et a ordonner, en fonction de cette implantation presente, la memoire genealogique reconstituee.

    De son cote, Gaetano Ciarcia attire notre attention sur ce possible co-producteur de memoires locales qu’est l’ethnologue. Dans l’interaction de ce dernier avec son terrain, ne se joue pas uniquement la pertinence de ses analyses, validite qui necessite, outre la prise en compte du caractere partiel et partial des souvenirs formant son materiau ethnographique, l’objectivation constante de sa place, de ses actes et de leurs effets. La question de la reinvention de la memoire est egalement au cœur des problemes que pose la relation ethnographique. Celle-ci induit des modalites specifiques quant a cette recreation, a commencer par un transfert de legitimite, de coherence et d’authenticite du fait de l’autorite scientifique de l’ethnologue. Par ailleurs et parce qu’elle produit un certain dedoublement de l’informateur, fait de distanciation et d’auto-observation par rapport a sa propre tradition, la situation d’enquete porte en germe une certaine theatralisation de la memoire.    

L’article de Christiane Amiel illustre le propos de Gaetano Ciarcia. Enquetant avec Jean-Pierre Pinies a l’interieur des remparts de la Cite de Carcassonne sur les façons d’habiter un monument, l’ethnologue a vu les Citadins se reapproprier cette memoire du petit quotidien de la Cite qu’ils sollicitaient, jusqu’a faire renaitre une ceremonie carnavalesque disparue dans les annees 1970, a savoir le Tour de l’Ane. Christiane Amiel retrace avec minutie les etapes de l’investissement des habitants de la Cite a leurs cotes et la progressive emancipation de ces derniers, sans oublier de faire etat des hesitations des deux chercheurs, de leur implication plus ou moins maitrisee, des statuts successifs (historiens, porte-parole, « Citoyens d’honneur de la Cite ») qui leur furent assignes au cours de cette enquete. Soit une belle leçon d’ethnographie que clot une interrogation quant a la perennisation de ce sursaut de conscience et d’identite citadines.

    Enfin ce numero 4 d’Ethnologies comparees elargit encore le champ d’observation et d’analyse des memoires locales dans la rubrique Chantiers (presentation de recherches en cours) et Lectures, relectures et decouvertes.

 

References bibliographiques

BENSA Alban, FABRE Daniel, 2001, (dir.), Une histoire a soi. Figurations du passe et localite. Paris : MSH.

BERARD Laurence, MARCHENAY Philippe, 1995, « Lieux, temps et preuves. La construction sociale des produits de terroir », Terrain, 24, pp 153-164.

MARTIN Jean-Clement, SUAUD Charles, 1996, Le Puy du Fou en Vendee. L’Histoire mise en scene. Paris : L’Harmattan.

FABRE Daniel (dir.), 2000, Domestiquer l’histoire. Ethnologies des monuments historiques. Paris : MSH.

GARCIA Patrick, 2000, Le Bicentenaire de la Revolution française. Pratiques sociales d’une commemoration. Paris : Editions du CNRS.

GASNIER Thierry, 1992, « Le local, une et divisible », in NORA Pierre (dir.), Les lieux de memoire, T. III, Les France, Vol. 2, « Traditions ». Paris : Gallimard, pp 462-525.

NORA Pierre, 1984, « Entre memoire et histoire. La problematique des Lieux », in NORA Pierre (dir.), Les lieux de memoire, T. I, La Republique. Paris : Gallimard, pp 17-42.

POURCHER Yves, 1985, « Parente et representation politique en Lozere », Terrain, 4, pp 27-41.

POURCHER Yves, 1995, Les maitres de granit. Les notables de Lozere du XVIIIeme siecle a nos jours. Paris : Plon.

THIESSE Anne-Marie, 1991, E. Paris : PUF.

 THIESSE Anne-Marie, 1997, Ils apprenaient la France. L’exaltation des regions dans le discours patriotique. Paris : MSH.

ZISMAN Anna, 1998, Entre Histoire et histoires. Naissance de la symbolique de Port-Marianne, avancee mediterraneenne de Montpellier, These de doctorat, (sous la dir. de Gerard Althabe). Paris : EHESS.

[1] Trois des contributions de ce numero rendent compte de recherches conduites dans le cadre de cet appel d’offres ou a sa peripherie, a savoir celles de Christiane Amiel, d’Anna Zisman et la mienne. Par ailleurs Bernard Salques propose dans ce meme numero un compte-rendu de l’ouvrage (Une histoire a soi) issu dudit appel d’offres (Bensa, Fabre 2001).

[2] Voir compte rendu dans ce meme numero.

[3] Comme le montre Patrick Garcia (2000), les celebrations du Bicentenaire de la Revolution française ont aussi largement puise dans le registre du « bon vieux temps » echappant a toute chronologie (cf. compte rendu de Denis Fleurdorge).

 

Source: Sylvie Sagnes, Ethnologies comparees

 

 
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